Jacques Doucet, Yves Saint-Laurent et Pierre Berger: Quand la collection devient geste artistique

 Jusqu'au 15 février 2016

 

Jusqu’au 15 février prochain, la Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent nous propose de pénétrer dans l’intimité de ces trois collectionneurs passionnés qui auront été toute leur vie durant à la recherche d’un « espace parfait » pour constituer leur propre musée vivant.

 

Par Alexis Pierçon Gnezda


Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, dans leur hotel particulier rue de Babylone à Paris
Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, dans leur hotel particulier rue de Babylone à Paris

On se souvient peu aujourd’hui de Jacques Doucet (1853-1929). Fondateur d’une des premières maisons de haute couture parisienne, lui-même créateur, il se sera surtout illustré comme un véritable esthète. Le microcosme parisien de l’art le découvre en 1912 lorsqu’il décide de vendre son importante collection de mobilier et de tableaux du XVIIIe siècle qui compte tous les grands noms de l’époque : La Tour, Chardin, Watteau et Fragonard notamment. Il décide alors de transformer une aile de son hôtel particulier de la rue Saint-James à Neuilly pour y rassembler des œuvres modernes et contemporaines, conseillé par André Breton. Doucet n’entend pas simplement accumuler des tableaux dans un ordre aléatoire, fussent-ils de Manet, Cézanne ou Matisse. C’est un « ensemble » qui lui faut créer comme le dit André Suarès avec lequel il entretient une correspondance régulière. Une installation artistique avec une scénographie rigoureusement étudiée. L’espace doit lui-même prendre forme par et avec les œuvres disposées.

Jacques Doucet - Portrait de Man Ray / ©Diktats.com
Jacques Doucet - Portrait de Man Ray / ©Diktats.com

C’est une expérimentation artistique véritable, voire même une création, qui s’opère alors rue Saint James. En effet, Jacques Doucet n’hésite pas parfois à déroger à certaines règles pour ne suivre que ses idées et propres émotions. Les photographies de Legrain, à l’origine de l’agencement de ce studio-galerie, montrent par exemple La Muse endormie II de Brancusi simplement posée à même le sol. Or, le discours académique de l’époque insistait tout particulièrement sur le fait que les bronzes polis de Brancusi restaient indissociables de leur socle d’atelier ou de galerie.  C’est donc une certaine autonomie dans sa contemplation esthétique que recherchait Jacques Doucet.

L’hétérogénéité des œuvres est elle aussi tout à fait remarquable. Sur ces mêmes photographies, une statue de Buddha du XIIe siècle pouvait ainsi côtoyer les toiles de Picabia et Miro.

 

C’est cette même inspiration que vont retrouver quelques décennies plus tard Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent dans leur appartement de la rue de Babylone à Paris. Comme le raconte Pierre Bergé, leur collection personnelle débute en 1960 par la statue en bois d’un oiseau déployé réalisée par un artiste sénoufo au 19e siècle, au Nord de la Côte d’Ivoire. Viendront s’y adjoindre des tableaux de Warhol, de Matisse comme des marbres romains dans un mélange des genres souhaité et voulu. Par ailleurs, Saint-Laurent aura été l’un des promoteurs de la redécouverte de l’Art déco, complètement tombé en désuétude après guerre. Cette passion commence notamment avec l’achat au cours de l’année 1968-1969 des Deux vases monumentaux en marbre de l’artiste Jean Dunand, réalisés en 1925. Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent feront ensuite entrer, dans leur petit panthéon personnel, les œuvres de Gustave Miklos (1888-1967) ou encore de Pierre Legrain et notamment son Tabouret Curule d’inspiration africaine (acheté justement en 1972 lors de la vente de la collection de Jacques Doucet !). C’est un véritable « musée vivant » qui se constitue au fil des ans.

Pour ces trois passionnés d’art, la collection devient elle-même une installation, elle figure déjà une œuvre d’art, le collectionneur devenant lui-même un véritable artiste.

 

Yves Saint Laurent par Andy Warhol
Yves Saint Laurent par Andy Warhol

Cette exposition a dès lors le mérite, sans doute malgré elle, de (re-)poser certaines questions décisives. Qu’est-ce que le fait même de la contemplation esthétique ? Quelles en sont les conditions ? Le musée reste-t-il le meilleur endroit pour saisir la complexité artistique de certaines œuvres ? Il serait ainsi possible d’envisager d’autres lieux pour développer une certaine familiarité avec les productions artistiques, entretenir avec elles un dialogue, voire une certaine familiarité hors du musée qui produit incontestablement une certaine « sclérose », de par son dispositif, dans la contemplation des pièces qu’il présente. C’est peut-être par une longue accoutumance, dans des cadres intimistes, qu’une relation franche et originale peut se développer. En outre, Jacques Doucet n’aura cessé d’accumuler une riche documentation en histoire de l’art qu’il offrira en 1917 à l’Université de Paris. Peut-être avait-il déjà en tête l’idée qu’une simple contemplation ne saurait suffire pour comprendre l’art, que cela nécessité une documentation, des connaissances, sans quoi l’œuvre elle-même resterait silencieuse…

 

Cinq salles constitue cette exposition avec une scénographie pensée par Nathalie Crinière et des décors inspirés des rues de Babylone et Saint-James, réalisés par Jacques Grange.

 

Commissaire de l’exposition : Jérôme Neutres

 

Pratique :

 

Lieu : Fondation Pierre Bergé Yves Saint-Laurent – 3, rue Léonce Reynaud – 75116 Paris.

Tél. : 01.44.31.64.00

Métro : Ligne 9 – Arrêt Alma-Marceau.

Bus : Lignes 42 – 63 – 72 – 80 – 92.

Parking : Parking Avenue Georges V.

Horaires : Du mardi au dimanche de 11h à 18h – Nocturne le jeudi jusqu’à 21h.

Tarifs entrée : 7€ plein / 5€ réduit.

 

Jusqu’au 15 février 2016.

 

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